Ils répondent à vos questions

COVID 19-les enjeux de la digitalisation de la formation, en période de crise sanitaire, et après ?


Lors de la web conférence du 7 avril 2020, vous avez posé de nombreuses questions. Certaines ont pu être abordées en direct. Les autres ont été prises en compte en différé.

Voici les éléments de réponse des différents intervenants :

  • Retrouvez ci-dessous les réponses des experts du digital en 12 points :

         Pierre BERTHOU vous conseille et vous oriente vers des outils et ressources en ligne

         Sylvain VACARESSE répond en 12 vidéos de 3 minutes

Peut-on digitaliser toutes les formations ? Y compris les formations techniques ?


Pierre Berthou

Dans l’absolu, je dirais qu’en grande partie oui, mais il faut identifier préalablement si cela a un intérêt pédagogique, technique ou économique.
Une formation très technique, au sens où elle mobiliserait beaucoup de matériels pour des manipulations, n’a pas vocation à être dispensée complétement à distance, les freins sont encore trop nombreux.
La digitalisation n’est pas synonyme de formation à distance. Donc,on peut digitaliser des formations très techniques en mixant les activités et en développant des dispositifs mixtes présentiel et distanciel (blended learning). Par exemple, on peut mettre un peu de distance pour certaines activités comme des tutos, des évaluations,des vidéos, de la réalité virtuelle pour renforcer les cours présentiels en plus des activités habituelles.
Si vous êtes curieux, vous pouvez aller voir ce que propose la société Youschool  qui dispense des formations diplômantes de cuisinier et de pâtissier 100% en ligne.

Quelques liens utiles :
Un exemple d’application en réalité virtuelle pour une formation technique (plomberie)
Quelques tutos intéressants sur la transformation d’une formation présentielle en e-learning
Le site très bien documenté de « l’atelier du formateur » recense des Mooc, gratuits ou payants pour vous former au digital learning.
Et si vous êtes perdu avec le vocabulaire du digital learning, allez faire un tour sur ce site


Sylvain Vacaresse

Avez-vous des exemples de digitalisation des processus administratifs ?

Pierre Berthou

La plupart des entreprises de formation ont informatisé leurs process administratifs pour ce qu’on appelle le « backoffice ». Il existe de nombreux logiciels sur le marché comme Agate ou Ypareo qui proposent des solutions intéressantes.
Il y a un autre volet très intéressant dans la digitalisation, qui consiste à améliorer le « front office » (ce qui est au plus proche de l’usager).
Par exemple, vous pouvez signer une convention de formation via votre smartphone grâce à des solutions comme docusign, signer de manière digitale une fiche de présence avec des solutions comme edusign ou Kaciyoet, rechercher et comparer des formations via une market place type maformation.fr, mettre en œuvre des outils permettant
de faire des entretiens à distance via Whereby ou Zoom, etc.
Enfin, même si de nombreux progrès ont été réalisés, reste à améliorer l’interconnexion entre les logiciels des entreprises de formation et l’ensemble des financeurs (OPCA, Pole emploi, Région, état, etc.).


Sylvain Vacaresse

Avez-vous des conseils sur les temps de formation à distance ?


Pierre Berthou

Quand on parle de formations à distance, il faut raisonner à plusieurs niveaux sur les temps :

1) La durée globale de la formation
Celle-ci peut s’étaler dans le temps, être longue ou courte, mais il faut toujours avoir une date de début et une date de fin, comme dans une formation présentielle.

2) La durée des activités à l’intérieur de la formation. Il semble acquis que les activités, outre le fait d’être diverses dans leurs modalités (des quiz, des vidéos à regarder, des vidéos interactives, des classes virtuelles, etc.), doivent être assez courtes. Des activités en ligne de l’ordre 5 à 30 minutes sont généralement conseillées. Certaines activités, comme la classe virtuelle peuvent être un peu plus longues pour atteindre une heure. Les activités sont généralement regroupées dans une séquence pédagogique qui correspond à un objectif et qui se termine généralement par une évaluation.

Côté formateur, il faut bien identifier le temps de tutorat. La relation humaine est déterminante et il faut la réinventer par rapport aux habitudes du présentiel.

Ce temps formateur doit bien sûr être valorisé et cela entraine une révision de la relation contractuelle entre l’entreprise de formation et ses formateurs.


Sylvain Vacaresse

Quels retours des bénéficiaires et des formateurs avez-vous sur la digitalisation et l’e-learning


Pierre Berthou

Les apprenants jugent avant tout la qualité de la formationavant d’en juger la modalité.
Une formation de type blended learning, bien conçue et adaptée à son public, sera généralement plébiscitée. Malheureusement, certains apprenants « subissent » des formations e-learning comme d’autres subissent des formations présentielles.

 Il reste cependant très important de bien communiquer lorsque l’on change des modalités de formation car les apprenants ont parfois l’impression qu’une formation e-learning est une formation « dégradée ».
Quant aux formateurs, j’ai le plus souvent rencontré des réticences dans la phase initiale. Le changement n’est jamais simple et il convient de bien les accompagner et de les former.


Sylvain Vacaresse

Outillage : quels outils, comment choisir, sur quels critères ?


Pierre Berthou

Voici quelques critères non exhaustifs et qui peuvent variés selon votre contexte :

  • L’adéquation du produit par rapport à votre projet et vos objectifs
  • Capacité à le mettre en œuvre (en interne ou avec un prestataire)
  • Capacité à maitriser l’outil (facilité d’implémentation, de prise en main)
  • Le coût
  • La pérennité du produit (antériorité, fréquence des mises à jour et nouvelles versions, support technique)

Quelques sites pour vous aider :
Edtech Grand ouest a identifié plus de 200 outils gratuits. Ils sont classés par catégories et par types d’usage
Guide de la FFOAD pour choisir son LMS (Learning Management System)
Un document créé par la FFP (Fédération de la Formation Professionnelle) qui recense de nombreux outils digitaux classés par catégorie


Sylvain Vacaresse

Y a-t-il des données sur les certifications réalisées à distance ? Les entreprises recrutent-elles autant ou préfèrent-elles les certifications réalisées en présentiel ?


Pierre Berthou

Je n’ai pas connaissance de données ou sites qui recensent les certifications à distance.

Concernant les entreprises, elles s’attachent moins aux modalités d’obtention d’une certification qu’au niveau réel d’un candidat dont elles peuvent évaluer assez facilement les compétences au moment du recrutement.


Sylvain Vacaresse

Quelle place des apprenants, notamment des plus éloignés de l'emploi, ou éloignés des pratiques numériques dans la formation à distance ?


Pierre Berthou

Il y a plusieurs niveaux de réponses.

Le premier est lié à l’équipementet l’accès aux réseaux haut débit. Les publics les plus éloignés de l’emploi sont ceux qui ont souvent le plus de difficultés à acquérir du matériel et qui n’ont pas une bonne connexion. Les enjeux d’accessibilité et la lutte contre la fracture numérique sont cruciaux pour permettre le développement des modalités de formation à distance. Il y a là un enjeu politique et social.

Sur les formations en elles-mêmes, il n’y a pas de raison que les publics les plus éloignés de l’emploi ne puissent pas suivre normalement des formations à distance. Par contre, il faut adapter les ressources, qu’elles soient plus visuelles par exemple, et bien sûr garder encore plus de proximité humaine que pour des publics plus autonomes.

Mettre une petite dose de distanciel dans les projets de retour à l’emploi est en tout cas une bonne idée, ne serait-ce que pour l’acculturation au digital.

Quand on regarde les projets labellisés dans le cadre du PIC (Plan d’Investissement dans les Compétences), il est intéressant de constater que les programmes dépassent largement le cadre pur de la formation. Certains (mais peu) intègrent du digital mais cela ne semble pas être le point essentiel.


Sylvain Vacaresse

Pédagogie : La digitalisation met elle l'accent sur la forme plutôt que le fond ?


Pierre Berthou

La digitalisation ne met l’accent sur rien en particulier. Ce sont ceux qui conçoivent les formations qui en définissent la forme.

Pour juger du fond, il faut déjà savoir quels sont les objectifs que l’on souhaite atteindre.

Ceux-ci peuvent être très divers, en voici quelques exemples :

  • Limiter des déplacements
  • S’adapter à un contexte particulier d’apprentissage
  • Permettre à des personnes de se former quand elles veulent ou quand elles peuvent
  • Améliorer la qualité des formations en diversifiant les activités pédagogiques
  • Rendre les apprenants plus actifs et plus autonomes
  • Toucher un public plus large géographiquement
  • Se démarquer de ses concurrents
  • Réduire les coûts 

Tout est question d’usage. On peut avec du digital créer de très mauvais dispositifs. C’est aux utilisateurs, enseignants, pédagogues, web designer, scénaristes, etc. de créer des formations efficaces attachées au fond et le digital le permet. Cela amplifie la qualité des dispositifs de formation 100% présentiels.

Si le fond est essentiel, il ne faut pas négliger la forme pour autant. Nous sommes tous sensibles à la forme et à l’ergonomie lorsque nous utilisons une application. La forme doit être suffisamment agréable, pour ne pas desservir le fond.


Sylvain Vacaresse

Coût de la formation : le digital permet-il une diminution des coûts de la formation ?


Pierre Berthou

Il faut avoir en tête que la digitalisation impacte vos centres de coûts. La partie amont de conception des dispositifs sera généralement plus couteuse : ingénierie pédagogique, création de ressources digitalisées, etc.
La partie aval qui concerne le suivi et l’accompagnement également. Donc, pour rester compétitif, il faut réaliser des économies sur la partie présentielle.

Le coût de l’investissement pour un dispositif digital sera souvent plus élevé que pour un dispositif 100% présentiel. Donc, la rentabilité de votre formation tiendra dans votre capacité à la diffuser le plus largement possible afin de répartir l’investissement initial. Dans ce cas, une formation blended learning devient à terme plus économique.

Cela est encore plus vrai pour les formations 100% distancielles.

La rentabilité peut être très importante quand la formation est diffusée largement car la majeure partie du coût est dans l’investissement initial. Le risque financier est aussi plus important.

Il existe une étude récente réalisée par la FFP sur l’impact du digital sur les modèles économiques de la formation.


Sylvain Vacaresse

Comment protéger le contenu d'une formation en ligne ?


Pierre Berthou

Il y a plusieurs niveaux de protection :

Propriété du contenu

Il y a des aspects juridiques sur la propriété du contenu qui doivent être réglés en amont. A qui appartient le contenu produit par un formateur ou un enseignant ?Juridiquement, le contenu appartient à son auteur. Il est donc important pour une entreprise de formation de matérialiser une session de droits d’exploitation.

https://www.formaguide.com/mieux-acheter/supports-de-formation-comment-negocier-les-droits-d-exploitation-

Protection du dispositif

Si vous dispensez une formation avec un LMS, l’accès à votre formation sera protégé par le fait que l’utilisateur s’identifie par un login et un mot de passe. Pour autant, rien ne l’empêchera de faire des copies d’écrans, de reprendre les quiz ou de récupérer certaines ressources. Ces ressources, si elles ne sont pas distribuées dans un format open source restent soumises à un droit d’auteur et à un droit de la propriété intellectuelle. Elles ne peuvent pas être utilisées telles quelles.

Il faut cependant considérer que la valeur de votre formation va bien au-delà du contenu mis à disposition. Elle se situe dans son ingénierie, dans le découpage de la formation, dans la qualité du tutorat et de l’accompagnement que vous mettez en œuvre, ce qui est plus difficilement copiable.

Pour simplifier, la valeur est dans le dispositif, peu dans le contenu qui est un sous-ensemble de moins en moins valorisable.

Il n’est pas non plus mauvais de mettre certaines ressources à disposition gratuitement sur le web, cela vous permet de vous faire connaitre.


Sylvain Vacaresse

Votre avis sur les conséquences de la situation actuelle ? Une accélération du 100% distanciel ? La fin du 100% présentiel ?


Pierre Berthou

L’accélération de l’usage du digital dans la formation, comme dans tous les secteurs de notre vie est une évidence.
Le modèle dominant dans les prochaines années sera très certainement un modèle hybride de type blended learning avec également un fort développement de formation 100% distancielles mais pour un public plus restreint.

La crise sanitaire a un effet accélérateur sur le développement des pratiques de collaboration et de travail à distance. Attention cependant car cela peut aussi avoir des aspects plus négatifs. En effet, les solutions parfois proposées dans l’urgence aux apprenants génèrent une expérience décevante. L’apprenant peut alors avoir l’impression de suivre une formation en mode dégradée et au rabais.


Sylvain Vacaresse

Compétences des formateurs : l’enjeu est-il de développer les compétences d’accompagnement des formateurs, sorte de coach de la formation ?


Pierre Berthou

Beaucoup de formateurs craignent une perte de sens lorsqu’on parle de digitalisation et de formation à distance, car la formation est un métier basé sur la relation humaine.
La crainte est légitime mais elle part d’un principe que la distance inhibe la relation humaine.
A mon sens, la distance n’empêche pas la relation mais elle en change la forme. Le formateur devient effectivement un coach à l’image d’un coach sportif.

Sur les outils collaboratifs type slack ou discord, il va partager des documents, répondre collectivement ou individuellement à des questions, modérer des posts si besoin et aussi dynamiser la formation. Ce qui peut être déstabilisant, c’est qu’il ne sera plus le seul à apporter des réponses puisqu’un apprenant lui-même pourra répondre et aider un autre apprenant. C’est le principe des communautés.

Parallèlement, il pourra organiser des classes virtuelles, ce qui reproduit le fonctionnement d’une classe présentielle mais à distance.

Enfin, il pourra concevoir des tutos vidéos, créer et diffuser des quiz, évaluer l’acquisition de compétences au travers des activités à réaliser ou des travaux à rendre.

Donc, son métier se transforme fortement et l’accompagnement du formateur dans ces changements est un élément essentiel.


Sylvain Vacaresse